« Oh injustice et ingratitude humaines » Tandis que vous vous promenez dans les rues ou les lieux de plaisir de Paris tandis que mollement assis dans un bon fauteuil de velours, ou au coin d’un bon feu, à l’abri de la pluie et scandalisés si un grain de poussière ou une goutte d’eau viennent ternir l’éclat de vos bottines, vous discutez pour savoir si l’absinthe est un poison ou si le mot « bar » est mieux que « débit de boissons » ou « établissement » tandis que loin du danger vous vous demandez d’un air fâché et dédaigneux: « Qu’est-ce qu’ils font donc? Pourquoi n’avancent-ils pas? Si j’étais au feu je ferai cela… » Pendant ce temps Messieurs les Députés, vos concitoyens français, vos frères, les fantassins dont le nom seul évoque on ne sait pourquoi, le mépris le plus grand, les soldats en général sont en train de recommander leur âme à Dieu avant d’accomplir « dans l’ombre » sans rien attendre de la postérité le plus grand des sacrifices, le sacrifice de leur vie…Et c’est vous qui êtes si prompts à vous décerner mutuellement des décorations plus ou moins méritées par quelque beau discours ou quelque puissant appui, c’est vous dis-je qui refusez d’accordez à nos soldats la petite « croix de guerre » si vaillamment méritée; bien petit dédommagement, en vérité pour une jambe ou un bras de moins, qu’un petit morceau de métal suspendu à un ruban quelconque, mais ce sera pourtant tout ce qui restera dans quelques années d’ici pour rappeler la conduite sublime de ces malheureux estropiés que le monde regardera d’un oeil dédaigneux. (…) Et que penser, (tant pis si la censure arrête ma lettre), je ne cite d’ailleurs pas de noms, que penser de certains chefs qui lancent des hommes sur un obstacle insurmontable, les vouant ainsi à une mort presque certaine et qui semblent jouer avec eux, comme on joue aux échecs, avec comme enjeu de la patrie s’ils gagnent, un galon de plus. Ne te scandalise pas, ma chère Marie, je t’écris encore sous le coup de l’émotion d’hier et de cette nuit et bien que je n’ai pas pris part à cette lutte, j’ai été très touché ainsi que d’ailleurs tous les officiers mêmes supérieurs qui sont ici, l’un d’eux ce matin en pleurait de rage et de pitié. Ne crois pas d’ailleurs que mon moral soit atteint le moins du monde, il est excellent…

Maurice, le 22 février 1915.

« Oh injustice et ingratitude humaines »